Analyse Politique par Michel Philippe NZE
Boycott, abstention, biométrie, taux de participation et autres vocables du même genre ont été, ces derniers mois et plus encore ces jours-ci, au centre de toutes
les discussions. Car si pour les uns ces mots traduisent le succès de leur travail de sape auprès des populations afin de contrer le pouvoir ; pour les autres, les tenants de la majorité, il y
a abus de langage, tentative de récupération d’un phénomène récurrent de désaffection des populations vis-à-vis de la politique et des politiciens. Mais au delà de ces joutes verbales, le vrai
problème qui transparaît reste le faible intérêt grandissant des Gabonais pour les élections. Sur la question, chacun a sa petite explication, qui ne recoupe pas toute la vérité. Les opposants,
plus souvent que le pouvoir, en ont fait une arme de destruction massive en l’instrumentalisant à l’occasion pour décrédibiliser les scrutins organisés par le gouvernement.
Mais qu’en est-il au fond ? Quels pourraient être les remèdes éventuels ?
Inutile de dire que les réponses à ces questions ne relèvent pas uniquement de la seule sphère politique. Elles ressortent de la sociologie, de l’Histoire et des
rapports financiers et économiques existant entre les composantes de notre société. Nous n’avons pas l’ambition ici de passer en revue tout le panel de solutions préconisées par chacune de ces
disciplines ; simplement entrevoir ce qui, du ressort de la politique pourrait être entrepris en vue d’inverser un peu cette tendance baissière de la participation citoyenne aux
élections.
Sans trop s’encombrer avec les chiffres des statistiques recueillies depuis le retour du Gabon au multipartisme intégral en 1990, on peut affirmer que le taux de
participation aux élections n’a jamais excédé 65% du corps électoral. Sauf exceptions (les législatives post-Conférence Nationale de 1990, les présidentielles de 1993 et 1998, et dans une
moindre mesure, les présidentielles de 2009), les Gabonais ne se bousculent pas devant les bureaux de vote et semblent désabusés par le jeu électoral. En 2009 pourtant un pic a été atteint sans
dépasser le score de 1993 avec un peu plus de 44%, ce qui confirme l’idée que le changement au sommet de l’Etat est l’élément stimulant chez l’électeur gabonais.
De ce qui précède, on déduit que les Gabonais ont généralement moins d’intérêt pour les scrutins intermédiaires. A ce niveau, ceux qui semblent tirer leur épingle
du jeu sont les partis politiques bien structurés, du fait de leur capacité à mobiliser leurs troupes autour de l’enjeu politique qu’est le contrôle ou à défaut de victoire, le partage de la
gestion des affaires publiques par le biais de l’Assemblée Nationale ou du Sénat.
L’enthousiasme tombe littéralement lorsque l’on passe aux scrutins locaux ; c’est à peine si certains acteurs majeurs s’y intéressent. Généralement, ce sont les
seconds couteaux ou mieux les jeunes loups issus de ces grandes formations politiques qui s’y collent avec la ferme ambition de siéger sinon au Sénat, du moins dans un Conseil municipal. Le
fait est que le législateur, en permettant des jeux d’alliances parfois contre-nature, dans la désignation des maires titulaires, a freiné les possibilités d’une alternance réelle même à ce
niveau liminaire des municipalités. Le fait que très de municipalités d’importance soit détenues par l’opposition est parlant à cet égard. Tout ceci nous mène à la nécessité d’une
reconstruction de la vie démocratique nationale. Il en va de la crédibilité de nos institutions et des hommes qui sont en charge de les animer.
Si l’on considère que ce qui a tenu lieu de jeu démocratique dans notre pays depuis 1990, s’apparente à quelques exceptions près, à des « accommodements »
destinés à accompagner notre apprentissage de la démocratie multipartite intégrale, il semble au moins nécessaire de passer à la phase suivante et procéder à un toilettage en profondeur des
fondamentaux de notre système politique. Les acteurs de cette sphère dans leur ensemble, devraient chacun à son niveau réfléchir, aux moyens d’établir de nouveaux fondements plus solides et
plus sains à l’édifice en construction. Sans faux-fuyants ni arrière-pensées.
Chacun de son côté devrait faire l’auto-critique de ses propres prétentions politiques et tenter de rendre possible la reprise d’un dialogue serein et
contradictoire digne d’une nation qui aspire certes à la démocratie mais aussi à la paix et au progrès. L’opposition dite radicale, en masquant ses vraies ambitions de pouvoir derrière un
acharnement injustifié sur la biométrie, a faussé la lecture de ce péril que représente l'abstention.
De fait, l’attitude qui a consisté pour celle-ci à applaudir au fort taux d’abstention lors de la dernière législative est proprement irresponsable et humiliante
pour les gabonais ; elle s’apparente à de la forfaiture. Parce qu’il n y a rien d’élogieux à se féliciter de la dégradation de l’enjeu démocratique dans l’esprit des Gabonais. Tout vrai
démocrate de quelque bord politique qu’il soit devrait au contraire s’en émouvoir et en s’interroger sur les moyens de remédier à la situation ainsi que l’a fait le Chef de l’Etat le 31
décembre dernier et avant lui, le Secrétaire Général du PDG, lors d’une récente conférence de presse.
Parce que tout en restant prudent, on peut affirmer que ce désintérêt des Gabonais pour les élections découle aussi des inconstances observées chez certains
acteurs politiques de premier plan qui avaient fait de la transhumance un fonds de commerce.
Généralement, ces revirements s’opéraient sans consultation de leurs militants, au gré d’alliances fondées sur des intérêts personnels. Une habitude qui pourrait
ébranler n’importe quel militant dans ses certitudes, même les plus compréhensifs. C’est ainsi que l’on pouvait voir certains membres de l’opposition passer allègrement du discours radical
anti-pouvoir, au ralliement total au pouvoir pour siéger sans sourciller dans un gouvernement dont il dénonçait quelques semaines auparavant, les méthodes de travail et l’inefficacité supposée.
Sous d’autres cieux, ces revirements s’établissent sur la base d’accords de gouvernement conclus en toute transparence par les partis concernés et fondés sur des compromis politiques.
Ce modèle politique que nous qualifierons de « consensus mou », a été inauguré en 1994 avec la conclusion des Accords de Paris, du nom du compromis politique issu
des négociations qui ont réuni dans la capitale française, des représentants de la majorité présidentielle de l’époque et des leaders de l’opposition. Ces négociations faisaient suite à la
crise née de l’élection présidentielle de 1993 et apparaissaient comme la seule susceptible de préserver la paix civile. C’est en tous cas la perception que le président feu Omar Bongo Ondimba
avait de la situation à ce moment là : préserver la paix civile dans le pays à tout prix, à un moment où celle-ci semblait gravement menacée.
Et le prix payé par les Gabonais après des années de ce « consensus mou » a été le plus fort, au regard de la situation socio-économique du pays. Près de deux
décennies au cours desquelles la plupart des principaux membres de l’opposition actuelle, à l’exception de ceux de l’Union du Peuple gabonais (U.P.G) du défunt Pierre Mamboundou Mamboundou, ont
été intimement associés à la gestion de l’Etat, et certains au plus haut niveau de responsabilité. S’il est indiscutable que jusqu’à sa disparition en 2009, le président Hadj Omar Bongo Ondimba
a préservé l’esprit et la lettre des dits Accords de Paris, il est vain de penser et encore moins d’espérer que son successeur les reconduise en l’état alors qu’il était placé aux premières
loges pour en apprécier la nocivité pour le pays, par son impact négatif autant sur les ressorts de la démocratie ainsi que sur l’efficacité de l’action gouvernementale. Autre temps, autres
mœurs devrions-nous en convenir.
En tous les cas, ce changement du paradigme de la gouvernance n’a pas l’heur de plaire à tout le monde. En effet, bon an mal an, l’opposition et la majorité
s’étaient accommodées des imperfections, et des consultations électorales et de la conduite générale des affaires de l’Etat, même si pour donner le change à leurs partisans, certains de ces
opposants jouaient parfois du menton. Du grand cirque ; exactement comme si, au-delà des divergences apparentes, chacun trouvait son compte dans ce grand arrangement.
Il est symptomatique à cet égard, de voir l’ardeur qu’ont mis certains dirigeants de l’opposition actuelle, au lendemain de la dernière élection présidentielle, à
clamer leur préférence pour la méthode « Omar Bongo Ondimba » . Celui-ci disaient-ils, étaient prompt à réunir la classe politique nationale autour de lui pour discuter des « voies et moyens »
de restaurer la « grande entente ». Et aujourd'hui, devrions-nous nous demander, s’agirait-il de reconduire cette « sainte alliance » ou d’inaugurer une page nouvelle de notre vie démocratique
?
S’il est souhaitable que lorsque les évènements le commandent, le Chef de l’Etat réunisse l’ensemble des acteurs politiques de la vie nationale pour explorer avec
eux les solutions requises, il est tout autant souhaitable que ces consultations associent aussi la composante la plus large de la collectivité nationale que sont les partenaires sociaux, les
milieux confessionnels, les organisations de la société civile, en somme toutes les forces vives de la Nation, même si par ailleurs, il est possible d’aborder ultérieurement plus en profondeur
avec certains en particulier plus qu’avec d’autres. Ce nouveau mode de travail a été proposé et réalisé par le président de la République, par deux fois l’année dernière ; sans satisfaire pour
autant les attentes de l’opposition radicale qui exige pour sa part un conclave exclusif avec le Chef de l’Etat. Mais pour discuter de quoi ? devrait-on se demander…
Parce que si l’on s’en tient à la lettre de leurs revendications initiales, il s’agirait d’assainir le climat politique délétère né de l’élection présidentielle
anticipée de 2009 et jeter les bases d’un nouveau départ. Intention noble, s’il en est ; sauf que derrière cette façade se cachent de sombres calculs qui ont rapidement compromis la sincérité
de cette belle initiative. Parce qu'ils refusaient de tourner la page de la présidentielle anticipée de 2009, et parce que le pouvoir était en droit d’exiger de leur part la reconnaissance
préalable du verdict des urnes, il devenait clair que les revendications qu’ils soulevaient n’étaient que des subterfuges destinés à plomber la dynamique impulsée par le Chef de l’Etat à
travers le concept de l’Emergence.
Il en est ainsi de la polémique autour de la biométrie et d’un paquet d’autres réformes que les intéressés voudraient voir appliquer sans délai, alors que
l’urgence commandait au contraire de remettre le pays rapidement au travail. A ce propos, devrait-on engager le pays dans d’interminables discussions politiciennes pendant que le peuple
attendait du président de la république qu’il lui apporte très vite des remèdes à ses souffrances ? Souvenons-nous que le pays sortait d’une longue période de deuil et de transition qui avait
remis au second plan les problèmes existentiels des Gabonais. En dépit de ces urgences, l’opposition estime qu’il faudrait inverser les priorités et repousser à plus tard, la recherche des
réponses à donner aux Gabonais dans les domaines tels que la santé, l’éducation, les transports, la route, le logement, la couverture sociale, l’énergie et autres encore, des questions
lancinantes souvent évoqués mais non résolues par les gouvernants (pouvoir/opposition) trop occupés qu’ils étaient, ainsi que nous le disions plus haut, à se disputer ou à se partager les
rentes du pouvoir.
L’expérience a montré que l’on peut décider du moment où commencer une négociation, mais on ne peut en déterminer ni la durée ni l’impact éventuel sur la paix
civile. En son temps, la Conférence Nationale avait inhibé toute activité sur l’ensemble du pays, en vampirisant les énergies et en détournant toute l’attention des questions liées au vécu
quotidien des Gabonais. Le moins que l’on puisse dire c’est qu’il sera toujours temps de discuter des moyens d’améliorer notre démocratie, mais de grâce, épargnez nous des « joies » d’une
nouvelle Conférence Nationale ; il y a vraiment trop de retards à rattraper dans de nombreux domaines basiques et pour les Gabonais qui attendent depuis longtemps, cela seul devrait compter aux
yeux des dirigeants politiques de tous bords.
On comprend dès lors que le camp présidentiel ait choisi d’inscrire la discussion sur certains points soulevés par l’opposition dans un agenda étalé dans le temps.
Un point après l’autre et suivant la nécessité politique de la question soulevée, on engagerait la discussion dans un processus dynamique sans complaisance, mais toujours motivé par la recherche
du compromis si aucune des deux parties n’emporte la décision. L’intérêt de cette démarche est qu’elle accordera à la politique et aux politiciens le temps qu’il leur faut pour régler les
problèmes relevant de leur compétence et dégager le pays de cette emprise politique permanente dans laquelle il est enfermé depuis 1990 et qui se caractérise par un état de campagne électorale
permanente, de conférence nationale sans fin. Un calendrier allégé en somme, qui laisserait du temps à la politique et du temps, suffisamment du temps pour le travail de construction
nationale.
Face à cette proposition, on connait la réponse de l’opposition radicale : boycott et menaces…
Aujourd'hui que l’on se trouve dans le scénario que l’on pressentait d’avance, d’une majorité écrasante du PDG et ses alliés dans la nouvelle Assemblée Nationale,
l’opposition s’étant retirée de la course, nous pensons qu’il faut renouer les fils du dialogue. Des chantiers ouverts par le pouvoir recèlent des points de convergence potentiels avec
l’opposition ; c’est le cas de l’introduction de la biométrie dans le dispositif électoral dès 2013, qui est un acquis considérable. A notre avis,l le l’opposition gagnerait en cohérence et en
crédibilité à exiger sa présence à toutes les phases de mise en œuvre de ce dispositif. En effet, elle a fait de la biométrie son cheval de bataille et sa principale revendication
pré-électorale.
A l’opposé, elle aurait beaucoup de mal à dire aux Gabonais que l’avancée gouvernementale sur ce point, est une mauvaise chose. Plutôt que de ressasser la même
diatribe sur la validité de la législative du 17 décembre dernier, elle ferait œuvre utile à s’impliquer dans le processus dès maintenant afin d’éviter que l’application de la biométrie lors des
locales de 2013 et de la présidentielle de 2016 ne donne lieu à de nouveaux bras-de-fer.
Quant aux autres questions que cette même opposition soulève, notamment le redécoupage électoral, la réforme de la cour Constitutionnelle, de la Cenap ou encore
celle du mode de l'élection présidentielle à deux tours et d’autres encore qui toutes, participent de l’approfondissement de notre démocratie, nous croyons qu’elles sont recevables ; dès lors
qu’elles inscriront dans un agenda souple.
Cet approfondissement de notre démocratie, ne devrait pas et ne pourrait pas se concevoir comme une course de vitesse, avec à la clé la conquête d’une médaille
olympique ou d’une récompense particulière si ce n’est la satisfaction de contribuer à l’amélioration de la qualité de vie de ses concitoyens. C’est là du reste, l’ultime finalité de la politique
et la Démocratie, en tant que mode de gouvernement en est le meilleur outil.
Prenons garde, à ce que nos radicalismes respectifs ne compromettent l’existence même de la Nation.
Le Chef de l’Etat, dans son adresse du 31 décembre au soir, s’est félicité du déroulement du scrutin législatif tout en relevant le phénomène de l’abstention. A son
niveau de responsabilité, cette indication sonne comme une alarme. Mais la tâche qui consiste à ressouder la Nation autour des valeurs et des devoirs civiques incombe à tous les Gabonais, quelque
soit leur rang social ou leur camp politique, même si par sa fonction, le président de la République en a la charge constitutionnelle.
Car, malheur et honte sur celui qui par son obstination, viendra briser le serment sacré de concorde et de paix prononcé par nos Anciens depuis la nuit des temps,
sur cette terre gabonaise dont l’Histoire ne relate aucune page sanglante d’une guerre fratricide majeure.
Michel-Philippe NZE